Au fond d'un terrain de lotissement, un vieux pommier ombre à demi un massif de cassissiers. Sous les cassis, des fraisiers rampent entre deux touffes d'oseille, et une vigne grimpe dans les branches basses du pommier. Personne n'a planté cela d'un seul coup, et pourtant chaque mètre carré produit à trois hauteurs différentes : c'est le principe d'une forêt jardin.

L'idée paraît exotique, elle repose pourtant sur une observation que tout jardinier a faite un jour : laissez un coin de terre tranquille quelques années, et il se couvre d'herbes, puis de ronces, puis de jeunes arbres. Le jardin-forêt guide ce mouvement au lieu de le combattre, en choisissant des espèces qui nourrissent.

Ce que désigne une forêt jardin

Un jardin-forêt, ou forêt comestible, est un écosystème cultivé qui s'inspire des forêts naturelles. Celles-ci comportent plusieurs étages de végétation, que l'on appelle aussi des strates. Le jardinier reproduit cet étagement pour utiliser tout le volume disponible, du sol jusqu'à la cime, et non la seule surface comme dans un potager classique en planches.

La plupart des espèces y sont comestibles, mais pas toutes. Certaines servent à produire du bois, d'autres à attirer les pollinisateurs ou simplement à embellir. La disposition dépend de deux séries de critères, que la fiche publiée par la communauté d'agglomération Lamballe Terre & Mer résume ainsi : les caractéristiques du terrain (place disponible, exposition au soleil, vent) et celles du projet (production nourricière, bois, esthétique).

Pourquoi un terrain abandonné devient une forêt

Dans le nord-ouest de la France comme dans une grande partie du pays, la végétation évolue naturellement vers la forêt. Un sol nu laissé à lui-même se couvre d'abord de plantes sauvages pionnières, ces « adventices » que l'on appelle mauvaises herbes, puis d'herbacées plus hautes, de buissons, d'arbustes, et enfin de grands arbres.

Cette stratification spontanée permet à la végétation d'occuper au maximum un espace donné. Le jardin-forêt en tire parti : plutôt que de ramener sans cesse la parcelle au stade du sol nu, comme on le fait en bêchant un potager chaque printemps, on accompagne la parcelle vers un stade plus avancé et plus stable, mais composé d'espèces choisies.

Les trois étages d'un jardin-forêt

La fiche de Lamballe Terre & Mer découpe le jardin-forêt en trois étages. D'autres auteurs, en permaculture notamment, affinent ce découpage en isolant les grimpantes, les couvre-sols ou les plantes à racines comestibles, mais le schéma à trois niveaux suffit pour concevoir une parcelle de particulier.

ÉtageRôleExemples d'espèces
SupérieurCanopée, fruits, boisChâtaignier, noyer ; dans un petit jardin, cerisier, pommier, poirier, prunier, cognassier, néflier
IntermédiairePetits fruits, bois de taille, lianesNoisetier, sureau, cassis, groseillier, myrtille, framboisier, mûre, kiwi, vigne
InférieurLégumes vivaces, couvre-sols, aromatiquesPoireau perpétuel, chou perpétuel, oseille, menthe, fraisier, canneberge, thym serpolet

L'étage supérieur, la charpente

Il réunit les grands arbres, comme le châtaignier ou le noyer, puis les fruitiers de taille moyenne : cerisiers, pommiers, poiriers, pruniers, cognassiers, néfliers. Sur un terrain de quelques centaines de mètres carrés, les grands arbres prendraient toute la lumière ; ce sont alors les fruitiers moyens qui forment l'étage supérieur. Un mûrier conduit en arbre d'ombre peut aussi tenir ce rôle si l'on accepte son ampleur.

Mûres en train de mûrir sur une ronce, entre baies rouges et noires

L'étage intermédiaire, le plus productif au mètre carré

On y place les noisetiers, que l'on taille régulièrement pour en tirer du bois (tuteurs, broyat pour pailler), les sureaux, puis les arbustes à petits fruits : cassis, groseilles, myrtilles. Viennent ensuite les ronces fruitières, framboises et mûres, et enfin les lianes, kiwis ou vignes, qui grimpent dans les arbres de l'étage supérieur. Cet étage supporte souvent une lumière tamisée, ce qui le rend précieux sous les fruitiers.

L'étage inférieur, le sol cultivé

Le dernier niveau mêle plantes sauvages comestibles et vivaces potagères : chénopode, arroche, bette carde, chou et poireau perpétuels, menthe, oseille. Les couvre-sols comestibles (fraisiers, framboisiers nains, canneberge, thym serpolet) protègent la terre. S'y ajoutent les aromatiques, les fleurs comestibles et mellifères, qui nourrissent les bourdons et autres pollinisateurs, et même des champignons cultivés sur rondins de bois. Les légumes annuels n'y trouvent leur place que dans les zones les plus lumineuses.

Ce que l'arbre change au jardin, au sol et à la récolte

L'arbre occupe une place centrale dans le jardin-forêt, et la fiche de la collectivité bretonne détaille ses apports à trois niveaux.

Pour le jardin, il réduit l'amplitude thermique : il fait moins chaud dessous en été, moins froid en hiver. Il protège aussi des vents, des gelées et des fortes pluies. Les arbustes et vivaces qui poussent à son abri profitent de ce microclimat.

Pour le sol, son système racinaire améliore la structure de la terre. Il favorise l'aération, l'infiltration de l'eau et l'activité de la vie souterraine : bactéries, champignons, insectes, vers de terre. Il facilite aussi l'assimilation des minéraux et limite l'érosion comme l'appauvrissement du sol.

Pour le jardinier, il donne ses fruits, son bois d'œuvre ou de chauffage, et sa culture demande peu d'énergie et peu d'entretien une fois l'arbre établi.

La diversité des espèces a un autre effet. En cultivant sur le même espace arbres, arbustes, aromatiques, fleurs, légumes vivaces et annuels, on multiplie les interactions favorables entre plantes et on accueille insectes et petits animaux. Le jardin devient plus résistant aux maladies et moins sensible aux aléas du climat.

Créer un jardin-forêt à partir d'un verger

C'est souvent le point de départ le plus simple, parce que l'étage supérieur existe déjà. Le travail consiste d'abord à redessiner l'espace en fonction de la lumière. Si le verger est trop dense, on l'éclaircit pour laisser passer le soleil jusqu'au sol. S'il est trop espacé, on replante des fruitiers dans les vides.

On complète ensuite la production par étapes : les arbustes à petits fruits d'abord, puis les légumes vivaces comme l'artichaut, la rhubarbe ou le poireau perpétuel, et enfin les légumes annuels, là où l'espace et l'ensoleillement le permettent. Chaque plante est placée selon son besoin d'ombre ou de lumière : la rhubarbe accepte la mi-ombre, les tomates non.

Démarrer depuis le potager

Le chemin inverse existe : le jardin-forêt peut partir de la strate potagère. Tout l'art consiste alors à choisir des arbres et arbustes qui ne priveront pas les légumes de lumière, puis à décaler progressivement les cultures exigeantes vers les zones restées ensoleillées.

Un potager en carrés surélevés se prête bien à cette transition : on garde les carrés au sud de la parcelle pour les légumes annuels, et l'on plante au nord des arbustes à petits fruits, puis un ou deux fruitiers de taille moyenne en arrière-plan. Les feuilles qui tombent des arbres alimentent le paillage des carrés.

Placer les plantes selon le vent et l'exposition

La règle de base reste celle des forêts naturelles : les plus hauts au nord, les plus bas au sud, pour que chaque étage reçoive sa part de soleil. Une haie d'arbustes sur le côté exposé aux vents dominants protège l'ensemble, et l'on réserve les recoins frais à l'oseille, à la menthe ou aux fraisiers des bois.

Fraisiers en pleine terre, fraises rouges et vertes au ras du sol

Un jardin-forêt dans un petit terrain

Les parcelles des maisons individuelles sont de plus en plus réduites, et c'est précisément pour elles que la fiche de Lamballe Terre & Mer présente le jardin-forêt : plutôt que de choisir entre jardin d'agrément et potager, on fait cohabiter fruitiers ou arbres ornementaux, fleurs et légumes sur la même surface.

Dans un petit jardin, on renonce aux grands arbres et l'on construit l'étage supérieur avec des fruitiers moyens, parfois greffés sur porte-greffes peu vigoureux. Les lianes jouent un rôle accru : une vigne ou un kiwi sur une pergola forme une canopée légère au-dessus d'une terrasse. Il faut aussi penser au voisinage, car le Code civil impose des distances minimales de plantation par rapport à la limite de propriété selon la hauteur des arbres, et le plan local d'urbanisme peut ajouter ses propres règles.

Entretenir sans revenir au sol nu

L'entretien d'un jardin-forêt diffère de celui d'un potager. On ne bêche pas : le sol reste couvert par les couvre-sols, les feuilles mortes et le broyat issu de la taille des noisetiers et des arbustes. La taille consiste surtout à gérer la lumière, en éclaircissant une branche qui ombre trop un arbuste ou en rabattant une liane envahissante.

Les premières années demandent davantage d'attention que les suivantes : arrosage des jeunes plants, protection contre les rongeurs, paillage épais pour limiter la concurrence des herbes. Le système gagne ensuite en autonomie à mesure que les arbres s'établissent, et le jardin continue d'évoluer d'une saison à l'autre, ce qui fait partie du projet.

Questions fréquentes

Un jardin-forêt n'est-il qu'un verger plus dense ?

Non. Dans un verger, seuls les arbres sont cultivés et l'herbe est fauchée entre les troncs. Le jardin-forêt cultive aussi l'espace dessous, avec des arbustes à petits fruits, des lianes et des plantes basses comestibles, sur trois étages.

Combien de strates compte une forêt jardin ?

Le découpage le plus simple, retenu par Lamballe Terre & Mer, en compte trois : étage supérieur, intermédiaire et inférieur. Certains auteurs détaillent davantage de niveaux en séparant grimpantes, couvre-sols et plantes à racines.

Peut-on créer un jardin-forêt dans un petit jardin ?

Oui. On remplace les grands arbres par des fruitiers de taille moyenne, qui deviennent l'étage supérieur, et l'on mise sur les lianes et les arbustes à petits fruits. Les distances de plantation vis-à-vis du voisin restent à respecter.

Peut-on cultiver des légumes annuels dans un jardin-forêt ?

Oui, mais seulement dans les zones les plus lumineuses. L'étage inférieur repose surtout sur des vivaces comme le poireau perpétuel, l'oseille ou la rhubarbe, plus tolérantes à la mi-ombre.

Par où commencer une forêt jardin ?

Par l'existant : un verger que l'on éclaircit ou complète, ou un potager que l'on borde d'arbustes. On ajoute ensuite les étages un par un, en suivant la lumière disponible.

Sources et références

  • Lamballe Terre & Mer, Info Environnement : valoriser vos petites surfaces en jardin nourricier (2020) — www.lamballe-terre-mer.bzh